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Le mot du directeur
Dernière mise à jour le
21/06/11
Des mondialisations contradictoires
| Une grande tradition à renouveler |
Des sciences sociales à la hauteur de cette
ambition
Des
mondialisations contradictoires
L’unité politique de la planète n’est
pas pour demain. Pourtant, pour la première fois dans l’histoire,
sous l’effet des crises écologiques, démographiques,
financières, économiques, le monde apparaît
à la fois comme relié en un tout et, en même
temps, comme très loin de s’unifier. Si
les expressions de "globalisation" et de
"mondialisation" se sont répandues, c’est
justement parce que le sentiment devient de plus en plus vif qu’il
n’y a encore ni global, ni mondial. D’autant que des
controverses chaque jour plus vives traversent les sciences naturelles
et les sciences sociales, contraintes de collaborer de façon
inédite mais sans savoir encore comment. Autrement dit,
l’unité du monde avance et recule en même temps.
Pour résoudre ce paradoxe, chaque culture, chaque système,
chaque idéologie, propose une version différente
de la mondialisation. L’opposition n’est donc pas
entre ceux qui se replieraient sur leurs anciennes identités
et ceux qui accueilleraient la globalisation à bras ouvert.
C’est une lutte nouvelle, très complexe, qui s’est
en partie substituée aux conflits plus anciens entre les
Etats-nations, et qui met cette fois-ci aux prises plusieurs versions
totalement incompatibles de l’universel, du global, du mondial.
La possibilité de partager ou non le même monde,
au singulier, est devenue la grande question politique. C’est
donc aussi l’objet par excellence des sciences politiques,
au sens le plus large du terme, que de découvrir par quelles
ressources, quelles procédures, quelles pratiques entièrement
nouvelles on pourra composer peu à peu l’unité
de ce monde.
Sciences Po a l’ambition de prendre part à la recherche
de ces définitions de l’universel, du global et du
mondial.
Une
grande tradition à renouveler
A quels titres Sciences Po peut-il prétendre participer
à un tel projet ?
Sciences
Po a été fondé en 1871 au moment même
où, avant les grandes guerres du XXe siècle, les
premières mondialisations battaient leur plein. Le projet
d’Emile Boutmy était alors très proche de
celui que nous voulons relancer : une conception élargie
de la chose publique, qui avait déjà le monde pour
objet, mobilisant les praticiens bien au delà des limites
académiques de l’époque.
Sciences
Po se trouve en Europe, berceau des premières mondialisations
; continent engagé dans la plus étonnante aventure
juridique, économique, politique, administrative de l’histoire
récente ; espace géographique et politique qui entend
constituer une unité à partir de sa dispersion même.
Quels que soient les crimes commis dans le passé et les
déboires récents de l’Union européenne,
quel que soit le développement des autres aires régionales
de la planète, personne ne peut douter que, dans le grand
débat pour la définition du global, l’Europe
contribuera de façon décisive à l’élaboration
de la conception d’un monde commun.
Sciences
Po est en France. Cet établissement hérite donc
d’une grande tradition intellectuelle, politique, militante,
où les questions de liberté et d’universalité
- même si elles ont été souvent galvaudées,
voire dévoyées - figurent au premier plan. S’il
s’agit d’entrer dans l’arène pour proposer
des alternatives aux notions de mondial et de global, cette tradition
proprement française ne demande qu’à être
revivifiée.
Pendant
de nombreuses années, Sciences Po a largement contribué
à former les élites administratives, politiques
et économiques de la France. Aujourd’hui, il ne s’agit
évidemment pas de former les fonctionnaires d’un
utopique gouvernement mondial, mais plutôt de concevoir
des enseignements constitués au croisement des sciences
sociales, du droit, de l’administration, de l’économie
qu’il s’agit de porter à une autre échelle
pour répondre à de tous autres enjeux.
Sciences
Po, qui a contribué au développement de certaines
sciences sociales, s’est toujours efforcé d’établir
un pont entre l’analyse scientifique, l’expertise,
l’exercice du pouvoir et la pratique des médias afin
d’alimenter et d’enrichir le débat public.
Les praticiens et les enseignants extérieurs à l’établissement
y ont toujours été largement majoritaires. Cette
singularité est une force dès lors qu’il s’agit
- en modifiant à la fois l’impact et les composants
des sciences sociales - de découvrir d’autres formes
de représentations de la chose commune. Les procédures
de composition du monde commun doivent nécessairement emprunter
aux compétences mêlées des universitaires,
des journalistes, des politiques, des administrateurs, des entrepreneurs,
des artistes.
Enfin,
Sciences Po est devenu depuis une dizaine d’années
une véritable université, attirant un grand nombre
d’étudiants internationaux et envoyant dans le monde
entier tous ses élèves. Par sa dimension, son système
de démocratisation de l’accès à l’enseignement
supérieur sélectif, sa forme très singulière
de gouvernance, Sciences Po est unique dans le système
universitaire français. Cette institution peut donc profiter
de ce puissant mouvement d’intégration internationale
pour reprendre la question de l’universel en la faisant
reposer sur de nouvelles bases.
Pour toutes ces raisons, Sciences Po croit pouvoir apporter
une contribution significative à la reprise de la grande
question politique : dans quel monde souhaitons-nous vivre ? Quelle
version du mondial et du global est préférable ?
Comment représenter et simuler ces différentes alternatives
? Comment préparer ceux qui devront y vivre ?
Des
sciences sociales à la hauteur de cette ambition
Nos contemporains sont de plus en plus conscients de l’ampleur
et de la gravité des enjeux planétaires auxquels
ils sont confrontés mais leur déficit de connaissance
et de compréhension des transformations du monde demeure
très profond. En conséquence, jamais la demande
de sciences sociales - en tant que disciplines capable d’éclairer
ces enjeux - n’a été aussi forte qu’aujourd’hui.
Néanmoins, pour intégrer des problématiques
nouvelles telles celles de l’énergie (sécurité
des approvisionnements et diversité des sources), de la
sécurité sanitaire (épidémies et pandémies),
du développement durable, des migrations de populations
ou encore des systèmes de prévention et de détection
du terrorisme, la recherche en sciences sociales doit être
profondément renouvelée. Il faut non seulement surmonter
les clivages entre sciences sociales mais aussi croiser celles-ci
avec les approches scientifiques et technologiques.
Sciences Po possède de nombreux atouts nécessaires
pour relever un tel défi. La recherche y occupe une place
centrale . Le nombre et la taille des centres
de recherche, le nombre de doctorants de l’École
doctorale par rapport à la taille de l’établissement,
le nombre de chercheurs qui enseignent et l’intensité
des liens avec le CNRS attestent pleinement l’engagement
de Sciences Po dans la recherche scientifique.
En outre, la production scientifique de Sciences Po n’a
jamais eu vocation à être réservée
à un cercle étroit d’initiés. Elle
a toujours eu pour ambition de fertiliser ses
programmes de formation et, au delà, participer
à l’enrichissement de la formation aux sciences sociales
dans notre pays. Elle a aussi pour fonction d’établir
un pont entre l’analyse scientifique et l’expertise
opératoire, de tisser un lien fort reliant le champ de
la réflexion à l’espace de la décision.
Enfin, les résultats de cette recherche sont largement
diffusés - y compris par les médias - afin d’alimenter
et d’enrichir le débat public, de favoriser l’élaboration
d’une information fermement étayée par une
connaissance approfondie des faits et des enjeux.
Sciences Po qui n’a jamais cru à la distinction
entre recherche fondamentale et recherche appliquée est
particulièrement soucieux de l’utilité sociale
de sa production scientifique. En effet, plus la recherche est
fondamentale, plus elle est applicable. Plus elle est en prise
avec la pratique, plus elle doit se poser des questions fondamentales.
Aujourd’hui Sciences Po a engagé une nouvelle dynamique
de recherche et mobilise tout son potentiel scientifique et académique
pour répondre aux défis du monde contemporain.
Ce lourd investissement se manifeste par la constitution de nouvelles
orientations scientifiques qui formeront le cœur de la politique
scientifique d’un établissement dont l’ambition
est bien de renouveler en profondeur les sciences sociales afin
d’être en mesure de répondre à la nouveauté
des objets, des moyens et des effets du politique.
Bruno Latour, mars 2008
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