5. L’IEP de Paris et la fonction enseignement5.4 La création des sites délocalisésSciences Po a ouvert, en septembre 2000, un premier cycle délocalisé à Nancy ; deux autres ont vu le jour un an plus tard à Poitiers et Dijon. Chacun d'eux abrite un premier cycle de trois années (mais la troisième année se déroule obligatoirement à l'étranger) au terme duquel tous les étudiants se retrouvent rue Saint-Guillaume. Nancy possède une dominante germanophone, Poitiers est tourné vers les pays hispanophones et lusophones, Dijon vers l'Europe centrale. Il était prévu d'ouvrir un quatrième site à Casablanca en septembre 2002 ; ce projet est pour le moment suspendu. Ces délocalisations, bien que justifiées par des relations historiques plus ou moins anciennes avec l'Allemagne, la Hongrie et la Péninsule Ibérique, ne semblent cependant pas avoir été décidées en fonction d'un projet global d'implantations provinciales qui aurait été élaboré à partir d'une consultation sur l'ensemble du territoire. La Cour retient de l'audition du 4 juillet 2003 que la F.N.S.P. n'entend pas aller au delà de la création de quatre sites. L’I.E.P. de Paris a pu réaliser ses implantations de premier cycle en province dans des conditions matérielles et financières satisfaisantes, compte tenu des engagements pris par les collectivités territoriales. Les deux premières années ont vraisemblablement même été surfinancées, les dépenses réalisées n'atteignant pas les financements prévus ou promis. Cependant, le petit nombre d'étudiants a facilité les choses. L'engagement des collectivités territoriales ne dépassant pas la période de démarrage, le financement en régime de croisière est encore marqué par l'incertitude quant aux coûts à supporter (acquisition de matériels complémentaires, frais de fonctionnement, amortissement des travaux) et à l'origine des ressources. L'étude prévisionnelle sur ces différents points reste à effectuer. Informations complémentaires apportées par Sciences PoLa mise en place du réseau national des 1ers cycles de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris a été approuvée par le Ministère de l’Education nationale et consacrée dans le contrat quadriennal 2001-2004. Elle s’inscrit dans la politique internationale de Sciences Po et ses premiers résultats sont encourageants. a) La politique internationale de Sciences Po présentée dans le contrat quadriennal 1997-2000 a été conçue à l’automne 1996 : le projet d’établissement qui a servi de fondement à ce contrat a été discuté et approuvé par les conseils de la FNSP et de l’IEP à cette époque. L’ampleur du projet n’était pas mince et certains n’avaient d’ailleurs pas manqué d’émettre des doutes sur le caractère réaliste d’une telle ambition. Ceux-ci ont très largement dépassé ce qu’il était permis d’espérer au moment du lancement de cette politique. Au-delà même des réalisations concrètes, l’appropriation de l’intégration internationale par l’ensemble de la communauté universitaire - étudiants, enseignants et salariés - s’est effectuée très rapidement quand on pouvait craindre au contraire de forts éléments de résistance à une réforme globale et profonde. Parmi les éléments de preuve qui peuvent être apportés au soutien de ce constat, figurent la montée en puissance des départs à l’étranger dès avant leur caractère obligatoire en 3ème année et la croissance parallèle des effectifs d’étudiants étrangers accueillis en premier cycle et en cycle du diplôme. Ainsi, 25 étudiants de 1er cycle ont décidé de partir pour une année d’étude à l’étranger en 1996–1997 ; ils ont été respectivement 58, 103, 196 et 214 les années suivantes. Ils ont été 262 en 2000–2001, première année de l’obligation de mobilité internationale : le passage à l’obligation de séjour à l’étranger n’a donc pas été une césure. Simultanément, les étudiants étrangers présents à Sciences Po passent de 15 % de l’effectif total des étudiants en 1996-1997 à 26 % en 2001 – 2002. Sur plus de 1300 étudiants étrangers, 65 % sont à Sciences Po pour accomplir un programme diplômant complet, seulement 35 % sont en accord d’échanges. En 2002-2003, 1800 étudiants étrangers étaient présents à Sciences Po, soit 30% des effectifs. Deux tiers d’entre eux suivent une formation diplômante. Toutefois, la réflexion sur la nature et le contenu de la politique internationale de Sciences Po ne s’est pas arrêtée une fois adopté le projet d’établissement 1997-2000 et signé le contrat quadriennal : elle a continué d’évoluer, en tenant compte d’idées qui n’avaient pas été retenues à l’origine (tant il est vrai que l’adoption d’une politique aussi novatrice devait exprimer des choix et vérifier d’abord la validité de ceux-ci avant d’aller plus loin) et de l’évolution du contexte dans lequel Sciences Po inscrivait son action. Un des plus importants débats ayant précédé l’adoption du projet d’établissement 1997-2000 a porté sur le choix entre l’adoption d’une politique internationale globale et l’adoption d’une insertion avant tout et principalement européenne. La première option a prévalu, notamment parce qu’il a semblé indispensable de forger une reconnaissance académique forte par les meilleures institutions universitaires américaines. Cette reconnaissance constitue un remarquable « sésame » pour s’engager dans des coopérations a priori moins aisées à développer, notamment en Asie. Ce « détour américain » a été pleinement réussi ; Sciences Po a, par exemple, été la première institution européenne à être élue membre de l’ « Association of professionnal schools in international affairs » qui regroupe les meilleures universités américaines, puis, un an plus tard, à être élue au sein du Comité exécutif de cette association. A partir des fondations solides de son réseau international, y compris un maillage très fin d’un réseau de relations bilatérales avec des universités européennes, la communauté intellectuelle de Sciences Po a pu, dans un second temps, réfléchir au rôle qu’elle devait jouer de façon plus spécifique dans le champ européen. Or, c’est à la même époque, de l’adoption du Traité d’Amsterdam à celui de Nice, que se développait une véritable prise de conscience du déficit démocratique et identitaire dont souffrait l’Union européenne. L’analyse qui a alors été conduite peut se résumer ainsi : s’il appartient aux gouvernements de fonder l’Europe des institutions et des politiques publiques, s’il appartient aux juristes de construire l’Europe du droit, si les entreprises ont réalisé le marché unique, n’est-il pas de la responsabilité des systèmes éducatifs de promouvoir une conscience européenne, un sentiment d’appartenance à une communauté humaine ? Cependant, dans tous les pays de l’Union, le contenu des formations a bien peu évolué par rapport aux enjeux de cette dernière mission : ce retard n’est pas une des moindres explications du faible intérêt et du manque d’adhésion des opinions publiques européennes au processus de renforcement de l’unité européenne. Il est d’autant plus dommageable que dans le même temps a été décidée la réunification du continent européen. C’est compte tenu de cette préoccupation que Sciences Po a choisi d’expérimenter la possibilité de contribuer à la formation de générations profondément européennes, et, en même temps, ouvertes sur le monde.
b) La politique de création de 1ers cycles à
très forte identité intellectuelle et culturelle est le
principal levier utilisé pour atteindre cet objectif.
Ces thèmes ont été retenus pour leur intérêt propre mais également à raison des ressources intellectuelles que Sciences Po pouvait mobiliser en interne. Ainsi l’Allemagne constitue, après les Etats-Unis, le principal pays où se sont développées les coopérations universitaires ; un double diplôme délivré en commun avec la Freïe Universität de Berlin existe depuis dix ans ; une « Chaire Alfred Grosser », du nom d’un des principaux professeurs de l’IEP de Paris et acteur du rapprochement franco-allemand, existe depuis 1993. Hélène Carrère d’Encausse avait créé à l’IEP l’un des principaux lieux de recherche et d’enseignement sur l’Europe de l’Est et l’URSS : son activité s’est continuée dans l’analyse de la transition démocratique des ex-pays du bloc soviétique, avec un DEA, de très nombreux doctorants et plusieurs enseignants-chercheurs de l’Ecole doctorale et de chercheurs du CERI (Dominique Colas, Jacques Rupnik, Georges Mink…). En 1998, a été créée une « Chaire Mercosur », ensemble coordonné d’activités de formation initiale, de formation continue, d’activités de recherche et de plateforme de documentation, dédiée à l’analyse des relations entre l’Union européenne et le Mercosur, d’une part, à la comparaison entre les deux processus d’intégration régionale d’autre part. Enfin, existe une longue tradition à Sciences Po d’étude du monde arabe et musulman où s’illustrent notamment les professeurs Rémi Leveau, Jean Leca, Gilles Kepel et Ghassan Salamé, tous quatre membres de l’Ecole doctorale et/ou du CERI. La méthode retenue a été de créer des communautés étudiantes réunissant un petit nombre d’élèves – environ 150-200 étudiants par campus – comprenant à parité des étudiants français et des étudiants venant des aires régionales concernées et ayant effectué le même choix délibéré de penser leurs études supérieures dès l’abord dans un cadre européen, multiculturel et multilingue ; de dispenser les enseignements dans au moins trois langues de travail, le français, l’anglais et au moins une langue de l’aire régionale considérée ; d’adapter le contenu des formations à l’objet intellectuel défini pour chaque cycle ; d’organiser le séjour à l’étranger au cours de la 3ème année de telle sorte qu’il couronne le projet culturel poursuivi pendant les deux premières années. Enfin, le pari a été engagé d’installer ces communautés dans des villes moyennes, dont la taille renforce l’effet de promotion, puisque, plus que dans les grandes métropoles, les élèves sont incités non seulement à étudier mais aussi à vivre ensemble, à travers des activités culturelles, sportives, festives. Recrutés dans toutes les régions de France et à l’étranger, ils se fondent en petits groupes comme le permettent par exemple les collèges de Bruges et Natolin ou encore l’Institut universitaire de Florence, pour les institutions européennes, ou les « colleges of liberal arts » de la côte Est des Etats-Unis. Ces creusets européens devaient bénéficier d’une vie académique d’autant plus riche que les rapports entre enseignants et étudiants pouvaient être incomparablement plus denses qu’au sein d’une institution accueillant plusieurs milliers d’étudiants et d’enseignants, la plupart de ceux-ci ayant une activité principale extérieure à l’enseignement et ne venant rue Saint-Guillaume que deux heures par semaine. Il était réaliste de penser que la constitution de ces communautés dans le cadre du premier cycle des études à Sciences Po aurait des effets positifs sur les liens qui se développeraient au sein de la communauté des étudiants du cycle du diplôme lorsque les élèves des premiers cycles délocalisés, imprégnés des habitudes contractées, l’intègreraient. En cela, le réseau national des premiers cycles pouvait constituer un nouveau vecteur, puissant, d’appropriation par l’ensemble des étudiants de l’intégration internationale de Sciences Po. Ces quatre projets intellectuels forts nécessitaient des financements importants – autant pour les investissements initiaux que pour leur fonctionnement pérenne – que l’Etat ne pouvait assurer. Leur succès impliquait nécessairement des conditions d’études adaptées à leur ambition : un taux d’encadrement plus important, un nombre d’heures de cours en langues étrangères accru, un nombre de langues étrangères enseignées plus conséquent, ce qui a des incidences sur le nombre de salles de cours, l’équipement audiovisuel et informatique etc. Le seul de ces quatre projets qui, en fin de compte, devait reposer sur des financements de l’Etat, le 1er cycle euro-méditerranéen, a d’ailleurs vu sa réalisation reportée faute de moyens. Ni la Ville de Paris, ni la Région Ile-de-France, ni les communes du Bassin parisien ne développaient des politiques universitaires au sein desquelles les projets de Sciences Po pouvaient s’insérer. Sciences Po a donc installé ces différents campus dans
des villes moyennes à fort potentiel universitaire et sur des territoires
dont les politiques de coopération internationale bilatérale
étaient très développées avec les aires régionales
choisies comme fondement identitaire des 1ers cycles. C’est ainsi
qu’ont été retenus Nancy et la Lorraine, Dijon et
la Bourgogne, Poitiers et la région Poitou-Charentes, ainsi que,
dans un contexte fort différent, la ville de Casablanca. La région Bourgogne entretient depuis plus d’un siècle des relations solides avec la République tchèque et la Pologne : il existe une maison de la Bourgogne à Prague, le président Vaclav HAVEL s’est rendu à plusieurs reprises à Dijon où les lycées Carnot et Charles de Gaulle accueillent des lycéens de ces deux pays ; la Bourgogne développe désormais des relations de même nature avec la Hongrie. La politique menée par cette région en Europe centre-orientale faisait écho au projet éducatif de Sciences Po dont l’ambition est de sensibiliser ses étudiants aux enjeux de la construction et de la réunification européennes. La décision prise en 2001 d’installer un 1er cycle est-européen à Dijon permettra à ses étudiants d’être acteurs de la réunification du continent européen scellée à Copenhague en 2002. Le contexte picto-charentais était tout aussi favorable puisque le président du Conseil régional de l’époque, Jean-Pierre RAFFARIN, avait impulsé la dynamique de l’Arc atlantique, alliance européenne de plusieurs régions, et avait noué des relations très fortes avec les deux pays de la péninsule ibérique. L’université de Poitiers a également construit des relations intenses avec plusieurs établissements d’enseignement supérieur en Espagne et en Amérique latine. Cette opportunité faisait écho à l’intérêt croissant des étudiants de Sciences Po pour ces deux régions et notamment pour les pays du Mercosur. L’hypothèse de l’implantation marocaine d’un 1er cycle euro-méditerranéen était conjuguée aux évolutions politiques de ce pays et aux efforts considérables de la France pour y assurer sa présence. Ni la Tunisie, ni l’Egypte, encore moins l’Algérie, n’offraient un contexte aussi favorable. Les relations universitaires construites par Sciences Po avec plusieurs partenaires, HEM Casablanca ou l’université Al Akhawayn d’Ifrane, assuraient également un vivier potentiel de très bons enseignants. Casablanca, véritable capitale économique du Maroc, s’était rapidement imposée parmi les différentes villes envisagées.
c) Sciences Po a développé une politique d’alliance avec les universités. Les universités de Nancy 1 et Nancy 2, Poitiers et Dijon sont d’ores et déjà des partenaires naturels pour Sciences Po. Les étudiants des différents campus en région peuvent y bénéficier d’infrastructures de qualité (pour le sport par exemple) et d’opportunités de double-formation grâce à des accords privilégiés avec ces universités.
d) Les premiers résultats du réseau national
des 1ers cycles sont plus qu’encourageants.
Poitiers et Dijon ont été conçus selon le même
modèle. Dans le 1er cycle ibéro-américain à
Poitiers, les étudiants travaillent en portugais et/ou en espagnol,
en français et en anglais ; dans le 1er cycle est-européen
à Dijon, les étudiants apprennent tous obligatoirement une
langue slave ou le hongrois (à raison de six heures au minimum
par semaine) et travaillent également en allemand, en anglais et
en français.
Le 1er cycle de Nancy est proche de son rythme de croisière
avec 110 étudiants (une troisième tranche de travaux est
prévue fin 2003 pour augmenter ses capacités d’accueil).
Il regroupe 10 nationalités d’étudiants. Dès
la troisième rentrée pour Nancy et dès la deuxième
rentrée pour Dijon et Poitiers, la parité entre étudiants
français (dont certains ont une double nationalité) et internationaux
est proche d’être atteinte. Ces trois premiers cycles accueillent
265 étudiants dont 143 sont internationaux.
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