1) Comment qualifiez-vous le projet
néotravailliste ? Etes-vous d'accord avec la troisième
voie évoquée par les acteurs eux-mêmes ?
Je ne suis pas vraiment d’accord avec
ce terme de « troisième voie » que les acteurs,
eux-mêmes, ont abandonné en 2001. Théorisée
par le sociologue britannique Anthony Giddens, cette référence
avait pour but de mettre en forme le renouveau politique mais
elle n’a pas eu de substance.
Pour comprendre le projet néotravailliste,
il est important de partir des politiques mises en œuvre.
Avec le recul, je dirai que le New Labour se définit
à partir de trois composants essentiels :
Premièrement, le néolibéralisme
est le premier pilier du projet néotravailliste. Les
élites du New Labour acceptent le legs thatchérien
et considèrent comme un fait accompli la globalisation
économique et la nécessité d’une
bonne gestion économique. La moitié voire les
trois quarts des mesures prises ont eu pour but d’adapter
la Grande-Bretagne à la compétition internationale.
Deuxièmement, l’Etat est mobilisé
de manière active, innovante pour mener des réformes.
La mise en œuvre de l’action publique s’appuie
sur des techniques modernes avec la production systématique
d’indicateurs et l’application des méthodes
de micro-management qui reposent sur un système de récompense.
Enfin, les acteurs du New Labour ont
mis l’accent sur le rôle de la communication politique,
de la persuasion et de la conviction. Ils ont abusé du
"spin", que l’on pourrait traduire en français
par gouverner par les slogans. Cette nouvelle vision de la démocratie
favorise l’individualisation progressive des rapports
au politique manifestée par le concept de citoyen-consommateur
de services. Malheureusement, ce projet de société
est un projet de middle classes qui aspirent à l’excellence
de l’éducation, à la réussite individuelle
et au succès matériel. Il laisse de côté
les plus démunis qui se désintéressent
de la vie politique. Aussi les élites du New Labour ne
sont pas très à l’aise avec les syndicats.
A ces trois dimensions du projet néotravailliste,
il faudrait adjoindre trois autres éléments :
un ingrédient de social-démocratie qui se traduit
par le renforcement des services publics avec la construction
et la rénovation d’écoles, de crèches
et d’hôpitaux, un ingrédient d’expérimentation
et d’hyperactivisme ainsi qu’une politique progressiste
pour les droits des femmes et l’intégration des
minorités.
2) Comment a évolué le
New Labour entre les différents mandats ?
Au départ le projet se positionne clairement
au centre-gauche. Il est à la fois radical et progressiste.
Puis au fil des années, il se déporte vers la
droite avec l’obsession sécuritaire, le renforcement
des contrôles et de la surveillance. La Grande-Bretagne
détient le record du monde des caméras de surveillance.
Le taux d’incarcération est 1,5 fois celui de la
France ou de l’Allemagne. Les banques de données
informatiques portant atteinte à la vie privée
se sont multipliées. Par ailleurs, la loi de 2001 autorise
le gouvernement à sortir de la Convention européenne
à peine ratifiée.
On constate également un changement
d’attitude quant à la modernisation du service
public. Lors du premier et du second mandats, un équilibre
s’était institué entre les mécanismes
d’Etat et les mécanismes du marché. Il disparaît
dans le dernier mandat. Tony Blair opte pour position plus radicale
en mettant en concurrence les services publics. Les hôpitaux
et les écoles jugées peu rentables sont fermés.
Le bilan de Tony Blair est surtout noirci par
les attentats de Londres, en juillet 2005, et l’invasion
de l’Irak qui va casser la confiance entre les Britanniques
et le Premier Ministre.
3) Quelles sont les réussites et
les échecs des politiques publiques mises en oeuvre ?
Les plus grandes réussites concernent
la stabilisation macroéconomique et la croissance ininterrompue
pendant dix ans. De nombreux emplois ont été créés
et la qualité des services a été améliorée,
que ce soit dans le domaine de la santé ou de l’éducation.
Cependant, ces résultats ne peuvent
pas cacher des réalités moins reluisantes. Les
effets de la lutte contre la pauvreté sont limités
: les taux de pauvreté des enfants et des personnes âgées
demeurent très élevés. La Grande-Bretagne
reste l’un des pays les plus inégalitaires. Enfin
deux échecs particulièrement visibles sont à
mettre à l’actif des gouvernements néotravaillistes
: l’accroissement des déséquilibres entre
le Nord et le Sud du pays et l’incapacité à
moderniser les infrastructures, notamment en matière
de transport. On pourrait ajouter l’incapacité
à améliorer la formation de la main d’œuvre
britannique et une certaine naïveté en la croyance
dans les indicateurs.
4) Dans le chapitre 1er de votre livre,
vous posez la question "Le business model britannique
contre le modèle social européen ?" Comment
définissez-vous le premier et s'oppose-t-il au second
?
Le business model britannique met
l’accent sur la concurrence internationale. Des réformes
ont été entreprises pour aider les entreprises
à être concurrentielles. A la grande colère
des syndicats, Tony Blair n’est pas revenu sur la législation
antisyndicale du gouvernement précédent et les
négociations avec les partenaires économiques
pour définir les orientations et la stratégie
économique du gouvernement se sont faites essentiellement
avec le patronat. Les néotravaillistes se sont opposés
au modèle social européen, qui combine protection
sociale élevée et développement économique.
Ils se sont opposés aux lois sociales européennes,
qu’il s’agisse de la directive du temps de travail
maximum ou des droits des employés à temps partiel.
5) Gordon Brown, le successeur de Tony
Blair a été son ministre de l'Economie et des
Finances. Quel est son bilan économique ?
Son bilan macroéconomique est remarquable.
Pour instaurer la confiance des marchés, Gordon Brown
s’est engagé à n’augmenter ni les
impôts, ni les dépenses publiques pendant deux
ans et à garder le cadre budgétaire conservateur
pendant le premier mandat. Il s’engage également
à ne pas manipuler les taux ou laisser se développer
l’inflation tout en accordant l’indépendance
à la Banque d’Angleterre. Pendant ce premier mandat,
il réduit fortement la dette.
Après cette première période
postmonétariste combinant lutte contre l’inflation,
monnaie forte et discipline budgétaire de fer, le second
mandat s’inscrit dans la plus pure tradition keynésienne.
L’excédent budgétaire permet d’annoncer
un programme d’investissement public sans précédent.
Le taux de création d’emplois est très important.
Pendant dix ans, le taux de croissance est supérieur
à celui de la zone euro et notamment à ceux de
la France et de l’Allemagne.
Toutefois, il faut quelque peu tempérer
la réussite de cette politique économique : La
consommation privée est aujourd’hui très
élevée et de nombreux ménages sont endettés.
Les prix de l’immobilier ont été multipliés
par trois entre 1997 et 2007. La productivité n’a
pas été améliorée. Une partie de
la dette publique est dissimulée, les projets de partenariat
publics/privés n’ayant pas été comptabilisés.
Dans les prochaines années, la croissance
économique sera déterminante.
6) Quelle est l'influence de Tony Blair
sur les hommes politiques aujourd'hui ? Qui semble s'en inspirer
?
Tony Blair a eu peu d’influence sur
la Gauche française, à l’exception de Dominique
Strauss-Kahn et de Ségolène Royal. Nicolas Sarkozy
s’en rapproche à la fois par son style politique,
son hyperactivisme, et par son programme économique et
sécuritaire. Seulement, Tony Blair est resté toujours
très cosmopolite.
Au niveau européen, l’influence de Tony Blair se
fait ressentir sur la Commission européenne de plus en
plus gouvernée par des indicateurs, notamment dans le
domaine de la concurrence.
Propos recueillis par Caroline
Allain