| Tu
n’as rien vu à Fukushima, de Daniel de
Roulet, éditions Buchet Chastel, 2 €.
Tu n’as rien vu à Fukushima, dont le titre
évoque la célèbre réplique Tu
n’as rien vu à Hiroshima, dans le film d’Alain
Resnais Hiroshima mon amour, est une très belle lettre
écrite à une amie de Tokyo, Kayoto, que l’auteur
a connue durant son long séjour au Japon. La référence
à cette autre catastrophe nucléaire datant
de 1945 permet de resituer l’accident de Fukushima
dans un contexte historique tragique ; elle questionne de
surcroît la manière d’aborder un tel
traumatisme : peut-on en parler ? Qui peut s’arroger
le droit de le faire?
« L’étudiant avait dit qu’un Européen
qui évoque Hiroshima dans un roman relève
du même mauvais goût qu’un Japonais qui
programmerait un jeu vidéo sur les fours crématoires
d’Auschwitz. »
Daniel de Roulet, qui a lui-même travaillé
dans une centrale électrique suisse, sait de quoi
il parle ; son témoignage sur les méfaits
du nucléaire n’en prend que plus de valeur.
La manière dont il fustige la fascination moderne
pour le nucléaire – un aveuglement, à
ses yeux – est comme une pierre dans le camp des «
tout-nucléaire ».
« Le cynisme de ces gens-là – écoutons-les
nier le problème des déchets contaminés
– n’a d’égal que notre propre fascination
pour tant de merveilles que la science et le progrès
nous offrent chaque jour. Le bleu vif d’une piscine
où repose du combustible irradié, cet azur
incroyable, l’effet Tcherenkov, signe d’une
activité atomique en cours, provoque chez moi une
émotion que j’ose à peine qualifier
d’esthétique. »
La
supplication. Tchernobyl, chronique du monde après
l’apocalypse, Svetlana Alexievitch, éditions
J’ai lu, 250 p., 5,60 €
« Dans les écoles, les masques à gaz
dataient d’avant guerre et les tailles ne convenaient
pas aux enfants. Les aiguilles des appareils enregistreurs
restaient bloquées au maximum, mais personne ne comprenait
rien. La situation était dantesque. Alors ils ont
simplement débranché les compteurs. »
« Nous contrôlions le lait. Dès les premiers
tests, il est devenu clair que l’on nous apportait
non pas des aliments, mais des déchets radioactifs.
(…) Nous nous sommes longtemps servis du lait en poudre
et des boîtes de lait concentré de l’usine
de Rogatchev comme exemples de produits irradiés.
Mais pendant ce temps, ces produits étaient en vente
dans les magasins. Lorsque les gens ont cessé d’acheter
le lait de Rogatchev et qu’il restait des excédents,
l’usine s’est lancée dans la production
de boîtes sans étiquettes. Je ne pense pas
que c’était à cause du manque de papier
: on trompait simplement les gens. L’État trompait
les gens.»
« L’année 1986… qui étions-nous
? Comment nous sommes-nous comportés face à
cette version High-tech de la fin du monde ? Moi. Nous.
L’intelligentsia locale ? »
Dans ce document, Svetlana Alexievitch écrivain et
journaliste dissidente biélorusse, a recueilli 10
ans après, les témoignages de ceux qui ont
vécu dans l’ombre de Tchernobyl, et qui ont
survécu à cette catastrophe : les évacués,
ceux que l’on a déplacés trop tard,
ceux qui sont restés ou revenus dans la zone contaminée,
les liquidateurs désormais moribonds que l’on
a utilisés pour « nettoyer » le territoire,
leurs familles mais aussi les scientifiques des instituts
de l’énergie nucléaire biélorusses
qui se sont tus ou que l’on a muselés.
Entre tristesse résignée et souffrance humaine
insoutenable : 25 ans après la catastrophe, et à
quelques semaines de l’accident de Fukushima, ce recueil
bouleversant est plus que jamais d’actualité.
Tchernobyl,
retour sur un désastre, Galia Ackerman, éditions
Folio Documents, 162 pages, 6,20 €
Spécialiste du monde russe et postsoviétique,
l’auteur est journaliste à Radio France Internationale
(RFI) ; historienne de formation, elle est également
chercheure au laboratoire LASAR qui étudie les aspects
sociaux de la catastrophe de Tchernobyl.
« Fort d’une idéologie nouvelle qui prônait
le dévouement total du citoyen à sa patrie
socialiste, l’État sacrifiait ses sujets, par
milliers ou par millions, selon les circonstances, pour
assurer sa marche glorieuse vers un avenir radieux et briser
toutes velléités de résistance chez
ceux qui ne voulaient pas marcher au pas. C’est aussi
ce qui s’est produit à Tchernobyl : le pouvoir
disposait d’une « chair à canon »
en quantité illimitée pour « réparer
» au plus vite les dégâts dont beaucoup
se sont révélés irrémédiables.
»
Dans cet ouvrage Galia Ackerman retrace l’histoire
de cet « accident industriel » sans précédent
: la construction de la centrale, les causes du désastre
puis l’effroyable gestion de la catastrophe et son
coût humain qui ont précipité l’éclatement
du bloc soviétique. Un document synthétique
tout simplement indispensable.
Pluie
noire de Masuji Ibuse, éditions Folio, 383 pages,
5,80 €
Cinq ans après l’explosion de la bombe de Hiroshima,
la jeune Yasuko ne parvient toujours pas à se marier,
le voisinage colporte la rumeur qu’elle a été
touchée par une averse radioactive issue du nuage
atomique.
Pour convaincre un nouveau prétendant qu’elle
est en bonne santé, la jeune femme, son oncle puis
sa tante, décident tour à tour de raconter
par écrit le plus fidèlement possible leur
parcours pendant le drame.
Séparés, mais ayant tous trois échappé
au souffle de l’explosion, ils se retrouvent et entreprennent
alors un cauchemardesque périple à travers,
les cadavres et les décombres d’une ville en
flammes.
Les narrateurs, bienveillants et attachants, ont remarquablement
consigné chaque détail. Le lecteur découvre
ainsi, outre l’atrocité de la situation, tout
un pan de la société japonaise :l’état
d’esprit et l’alimentation en ce temps de guerre,
ainsi que les traditions japonaises…
Un roman riche et émouvant à découvrir
d’urgence.
Hiroshima.
Lundi 6 août 1945, 8h15, de John Hersey, éditions
Tallandier, collection « Texto », 206 p., 8
€.
« Depuis ce jour, le père Kleinsorge s’est
plus d’une fois rappelé combien auparavant
la simple vue de la souffrance agissait sur ses nerfs, lui
donnait la nausée, combien de fois il avait été
prêt de s’évanouir devant une coupure
au doigt d’un étranger. Et pourtant, dans ce
parc, il avait à ce point perdu toute sensibilité
qu’à peine avait-il laissé derrière
lui cet horrible spectacle, il s’arrêta dans
une petite allée, près d’un des bassins,
et entama avec un homme légèrement blessé
une discussion, l’un et l’autre se demandant
si l’on pourrait en toute sécurité manger
l’énorme carpe qui flottait ventre à
l’air, à la surface de l’eau, pour décider,
après mûre considération, que ce ne
serait pas sage. »
Hiroshima
est un reportage essentiel portant sur les instants qui
ont précédé et suivis l’explosion
; sa particularité est de s’attacher, par delà
les statistiques macabres, aux détails, aux individus.
John Hersey décrit minutieusement le parcours de
plusieurs personnes au cours de ces jours après la
« chose » au fil de longs plan-séquences
; ce faisant il apporte sensibilité et humanité
là où toute sensibilité semble avoir
disparu.
Les
bébés de la consigne automatique, de Murakami
Ryu – Edition J’ai lu, 509 p., 8 €
Deux bébés sont découverts in extremis
par des passants dans une consigne automatique de gare,
leur salut n’est dû qu’aux cris effrénés
de l’un, et à l’insoutenable odeur de
vomi de l’autre. Kiku et Hashi connaîtront un
destin hors du commun, une vie menée à cent
à l’heure mue par le traumatisme de l’abandon
et la terreur de l’enfermement.
« Rien n’a changé depuis l’époque
où on hurlait enfermés dans nos casiers de
consigne, maintenant c’est une consigne de luxe, avec
piscine, plantes vertes, animaux de compagnie, beautés
nues, musique, et même musées, cinémas
et hôpitaux psychiatriques, mais c’est toujours
une boîte même si elle est énorme, et
on finit toujours par se heurter à un mur, même
en écartant les obstacles et en suivant ses propres
désirs, et si on essaie de grimper ce mur pour sauter
de l’autre côté, il y a des types en
train de ricaner tout en haut quinous renvoient en bas à
coups de pieds ».
Tout comme dans son autre roman « Bleu presque transparent
», un portrait trash de punks junkies, Murakami Ryu
dépeint un Japon contemporain violent et désabusé
; pourtant au sein de son univers apocalyptique, surgit
une poésie et un surréalisme qui font écho
à « L’écume des jours »
de Boris Vian. Lecture traumatisante pour certains, véritable
bonheur pour les autres… Qu’en sera-t-il pour
vous ?
Le
marin rejeté par la mer, de Yukio Mishima, éditions
Folio, 182 p., 5,70 €.
Noburo, treize ans, orphelin de père, découvre
involontairement la relation amoureuse de sa mère
Fusako avec Ryüji, marin dans la marine marchande.
D’abord glorifié par l’adolescent et
ses amis qui en font leur nouveau héros, Ryüji
est ensuite honni par ces jeunes, écœurés
de découvrir un homme usé, marin par obligation,
ne ressemblant pas à l’image de l’homme
de la mer, solide et courageux, que ces garçons s’en
était fait. Noboru et ses amis ne voient alors d’autre
solution que de se débarrasser de cet individu.
Un roman troublant écrit avec la finesse de Mishima
évoquant la jalousie, la déception. Les méandres
psychologiques, spécialité de l’auteur,
sont abordés ici avec la quête identitaire
de cet adolescent qui se construit sans repère masculin
et de ce marin sensible totalement perdu, abîmé.
Une
vie dans les marges, de Yoshiro Tatsumi, éditions
Corlélius, 455 p., 33 €.
Une vie dans les marges, c’est l’autobiographie
d’un dessinateur japonais ayant côtoyé
toutes les stars du manga dans le Japon de l’immédiat
après-guerre. Quand on voit l’infantilité
des productions de l’époque, telles qu’elles
sont reproduites dans ce volume, on mesure à quel
point le gekiga, invention de Tatsumi, fait figure d’avancée
! Le manga va en effet désormais privilégier
le réalisme et la dimension psychologique au détriment
des farces et attrapes et autres comédies pour enfants.
Au delà, Une vie dans les marges est un document
très précieux sur le Japon des années
50 où le modèle américain rendait les
gens gaga, quand simultanément les classes populaires
luttaient pour leur survie. Toutes les séquences
au sein de la famille du narrateur sont, de ce point de
vue, criantes de justesse.
Un petit bonheur de lecture : oui le manga est un domaine
très vaste qui réserve de divines surprises
(dans lequel le profane peut y trouver son compte). Parole
de (presque) total novice en la matière!
La
fille que j’ai abandonnée de Shûsaku
Endô, éditions Folio, 249 pages, 7.30 euros.
«
Sans même lui dire au revoir, ni lui faire un signe
de la main, je montai dans le wagon. J’entendis sa
voix crier quelque chose dans mon dos - « Quand se
revoit-on ? » - mais les portes se refermèrent
avant qu’elle ait pu terminer sa phrase. Alors que
le train s’ébranlait lentement, j’éprouvai
une joie cruelle en me retournant vers la fenêtre
: Mitsu, la bouche ouverte, incrédule, trottait le
long du quai, une main à moitié levée
en l’air…»
Après
avoir abusé de Mitsu, jeune femme naïve et un
peu paumée, Yoshiova l’abandonne sans scrupule.
Oubliant sur le champ cette aventure sans lendemain, il
est prêt à tout pour réussir sa carrière.
Bien des années plus tard, le remords l’obsède,
il la recherche et découvre alors son funeste destin.
Shûsaku Endô déroule ici son sujet favori
: les trajectoires contraires de deux personnes que tout
oppose. Quand l’une résolument moderne et arriviste
réussit, l’autre, ancrée dans les traditions
et les valeurs humaines, reste sur la touche. Cette situation
résumant le ressenti de l’auteur vis à
vis du Japon actuel.
Un ouvrage tout simplement magnifique.

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